ITW – Dr Marie Grall-Bronnec : « Guérir d’une addiction aux jeux »

Le 12 mai 2015 - Par Vanessa Bernard

Les joueurs dits « pathologiques » ne représentent qu’une infime partie des adeptes des jeux d’argent et de hasard. Pour autant, la pratique peut parfois devenir maladive. Les explications du Dr Marie Grall-Bronnec, psychiatre, spécialisée en addictologie et responsable médicale de l’IFAC*

A partir de quel moment évoque-t-on une addiction s’agissant des jeux d’argent et de hasard ?

On parle d’addiction quand la pratique des jeux occupe trop de place dans la vie du joueur, qu’elle devient envahissante, que le joueur perd le contrôle et continue malgré tout de jouer, alors que les conséquences négatives sont pourtant bien présentes. Je fais ici référence aux jeux de hasard et d’argent, c’est-à-dire ceux qui impliquent une mise monétaire irréversible, avec une issue dépendant tout ou partie du hasard. On parle de jeu pathologique dès lors que le joueur est dépendant de la pratique des JHA (jeux de hasard et d’argent). En résumé, quand le joueur joue trop souvent, trop longtemps, trop d’argent.

Est-il des signes « avant-coureurs » qui peuvent mettre en alerte le joueur ou son entourage ?

On peut retrouver différents signes qui indiquent que le joueur a un problème dont il n’a pas encore parlé : l’irritabilité, des troubles du sommeil, l’isolement, l’abandon des activités de loisir, des difficultés financières, beaucoup de temps passé dans des lieux de jeu ou sur internet…

On parle finalement assez peu de l’addiction au jeu… Avez-vous ce sentiment et comment expliquer justement que le problème soit moins relayé qu’une addiction à la drogue, par exemple, ou à l’alcool ?

En effet, le jeu pathologique est moins médiatisé, et pour beaucoup de monde, il ne s’agit pas d’un trouble, d’une maladie, avec pour conséquence des soins possibles, mais plutôt d’une mauvaise habitude, d’un vice, d’un manque de volonté, qu’un peu plus de contrôle de soi permettrait de résoudre. Les problèmes de jeu sont souvent cachés à l’entourage, parfois longtemps. Il s’agit d’un trouble addictif qui n’est pas « visible », sauf à se plonger dans les comptes du joueur. Les conséquences vont beaucoup moins s’exprimer à un niveau somatique comme d’autres addictions. Par exemple, les troubles liés à l’usage de l’alcool vont entraîner des dommages sur le plan hépatique. De fait, l’addiction au jeu peut passer inaperçue même pour le médecin traitant non informé. Les joueurs et leurs proches vivent le trouble avec beaucoup de honte et ont donc tendance à rester discrets sur leurs difficultés, alors que l’on sait qu’être soutenu par sa famille, ses amis ou même des professionnels sociaux ou de santé est précieux. Changer les représentations concernant le jeu pathologique devrait permettre aux 2.5% de la population générale âgée de 15 à 75 ans qui sont en difficulté (joueurs excessifs et joueurs à risque) de parler de leurs problèmes et de demander de l’aide autour d’eux.

Dès lors qu’un jour est perçu comme « accroc » (par lui-même ou son entourage), que doit-il faire ?

En parler à son médecin traitant est nécessaire pour faire le point. En fonction de la situation (plus ou moins grave, plus ou moins enkystée), ce dernier pourra décider de l’orientation du joueur. Il est possible de s’adresser aux services d’addictologie des centres hospitaliers ou aux CSAPA qui sont des structures ambulatoires (Centre de Soins, d’Accompagnement et de Prévention en Addictologie). La liste des structures accueillant les joueurs en difficultés ou leur entourage est disponible sur le site de l’IFAC : http://www.ifac-addictions.frPar ailleurs, certains, parce que leurs troubles ne nécessitent pas de prise en charge, ou parce qu’ils sont éloignés des lieux de soins ou encore parce qu’ils ne sont pas décidés à entamer des soins, peuvent essayer de changer en s’appuyant sur ce que l’on appelle des self-help-books ou manuels d’auto-support. Le Pr. Lucia Romo a publié récemment aux éditions Dunod un ouvrage intitulé « Surmonter un problème avec les jeux de hasard et d’argent », qui est très utile.

Pour cette pathologie, justement, les joueurs sont-ils dans le déni ou ont-ils conscience qu’ils ont un problème ?

Tout dépend. Certains vont effectivement être dans le déni. Ils n’ont pas conscience de leurs troubles et des conséquences que ces derniers peuvent avoir. D’autres ont été dans le déni et évolent vers la prise de conscience. Enfin, certains ont toujours eu conscience de leurs difficultés et de leur rapport problématique avec les JHA.

Parlons thérapie. Quelles sont celles mises en oeuvre et en quoi consistent-elles ?

Les prises en charge s’appuient sur la psychothérapie. A l’heure actuelle, il n’existe pas de médicaments pour lesquels la preuve d’une réelle efficacité a été démontrée. Les psychothérapies peuvent être de différente nature, en fonction de l’orientation du thérapeute et des souhaits du patient. Pour faire simple, il est recommandé de débuter par des entretiens motivationnels, qui aident le patient à clarifier ses objectifs et à renfocer sa motivation au changement. Après, on peut proposer une thérapie comportementale et cognitive (TCC), qui vise à changer le comportement problématique, à repérer les fausses croyances développées par le joueur en lien avec le jeu (par exemple, après une série de pertes, c’est sûr, je vais gagner, la chance va tourner) et à les modifier. Ce type de thérapie s’occupe de modifier le trouble sans chercher à en comprendre les origines. Pour atteindre ce dernier objectif, on peut proposer une psychothérapie d’inspiration analytique, qui va chercher à donner du sens à la pratique pathologique et à comprendre pourquoi cette pratique est devenue problématique. Il est primordial de s’intéresser aussi aux dommages du jeu pathologique. Compte-tenu des pertes financières souvent très importantes, une prise en charge sociale est souvent indiquée. Enfin, en cas de dommages psychiatriques (dépression, anxiété secondaire), un médecin pourra être amené à prescrire un traitement psychotrope. Les prises en charge sont le plus souvent ambulatoires. Parfois, l’état du patient nécessite une hospitalisation. A Nantes, nous proposons des TCC de groupe. La confrontation à d’autres joueurs en difficulté est très riche et soutenante. Pour la première fois, le joueur peut exposer en toute liberté ce qu’il pense, ressent, a vécu et envisage…

A quel moment, juge-t-on qu’un joueur accroc est guéri ? Est-ce pareil que pour les autres addictions (l’alcool, la drogue…), le joueur devra-t-il être vigilant tout le reste de sa vie ? En outre, peut-on avoir été « accroc » au jeu et une fois soigné, pouvoir jouer de façon « récréative » sans crainte de replonger ?

On peut considérer qu’un joueur pathologique est en « rémission » quand il ne répond plus aux critères diagnostiques du trouble. On parle de « rémission » et non de » guérison », car en effet, les rechutes existent dans le parcours des joueurs pathologiques, et il faut justement préparer le patient à cette éventualité pour qu’il parvienne plus facilement et rapidement à y faire face. Pour autant, les rechutes ne sont pas systématiques. Il est important de préciser ici que l’abstinence n’est pas l’objectif recherché par tous les joueurs pathologiques. Certains souhaitent retrouver du contrôle et y parviennent. Souhaiter continuer de jouer quand on est un joueur pathologique n’est pas forcément le signe d’un manque de motivation. Au thérapeute de s’adapter aux souhaits du patient et de l’accompagner.

Votre mot de la fin ?

N’oublions pas que la pratique des JHA est très commune en France. C’est un loisir que partagent de nombreuses personnes. Tant que le joueur peut se permettre de perdre l’argent misé, il n’y a pas de problème ! Mais gardons en tête que sur le long terme, les joueurs sont toujours perdants. Soyons vigilants à ce que les mineurs ne puissent pas jouer (plus l’initition aux JHA est précoce, plus le risque de devenir un joueur problématique existe). Et contribuons à modifier les représentations des problèmes de jeu, afin que les joueurs en difficulté se sentent libres d’aborder leurs problèmes.

*IFAC : Institut Fédératif des Addictions Comportementales